Dans les années 60, la vague des chanteurs yéyé a fait plein de reprises de standards anglais et américains, surtout du rock et de la pop, mais aussi de la soul (ou du rythme & blues). On y retrouve plein d’adaptations de tous ces hits qu’on peut entendre dans les soirées Northern soul organisées ici et là depuis quelques années (et depuis presque toujours pour ce qui concerne la scène mod). Or ces adaptations s’avèrent parfois excellentes, voir meilleures que les originaux, méritant bien un coup de projecteur, avec un petit tour d’horizon.
A tout hasard, commençons par le plus célèbre d’entre tous, Johnny
Hallyday. Il est surtout connu pour ses innombrables reprises de rock and
roll ou de ballades comme Le pénitencier (The house of the rising sun),
mais il a aussi largement tapé dans la soul, avec bonheur. Citons Les
coups, reprise de Up-Tight, du jeune Steevie Wonder
(1966), excellent titre du début de carrière de celui-ci, en 1966. La version
originale est plus ample, plus groovy, très classe mais avec des arrangements
assez doux, pouvant vraiment plaire à un très large public, alors que ceux de
Johnny sont plus nerveux et brut de décoffrage. La batterie et la guitare
martèlent les temps et les ponctuations de cuivres sont plus violentes, de même
que la voix de Johnny, qui parle ici des coups qu’on peut se prendre, au sens
propre comme au figuré. A cette époque, sa voix n’est pas encore trop
caricaturale et elle dépote idéalement bien !
Autre exemple, en 1968, avec Mal, une reprise
de Hush, là encore Johnny parle de ce qui fait mal et ça déménage
plus que la version originale, celle de Billy Joe Royal, sortie en 1967 (et
composée par Joe South). C’est plus épuré (cette basse !) et plus écorché
dans la voix, une version idéale pour les dancefloors. D’autres francophones
ont repris ce titre en français dès 1967, au Québec, Les Valentins, traduit en Tu n’es plus une petite fille, mais à côté, on dirait des boyscouts ! Il
faut noter aussi que Deep Purple en livrera une version en 1968, dans une veine
psyché qui les caractérisaient alors, avant qu’ils ne deviennent un groupe de
hard-rock.
Encore une de Johnny qui vaut le détour (parmi plein
d’autres) : Aussi dur que du bois, adaptation de Knock on wood, du fameux musicien américain Eddy Floyd. Là on est sur du son
Stax, mais avec un morceau assez mid-tempo, que Johnny va malgré tout accélérer
un poil. Il n’est pas aussi bluffant que sur les deux reprises précédentes,
mais c’est un bon exemple de son travail sur l’album 67, qui conforte le
virage entamé en 66 avec l’album La génération perdue. A noter qu’une
ultime version survitaminée parachèvera la postérité de ce morceau avec
l’adaptation disco de Knock on wood par Amii Stewart en 1979.
Mais Johnny ne s’est pas contenté de copier des tubes soul ou rythme and blues puisqu’il a aussi réalisé de très bonnes adaptations dans cette couleur musicale, pour des titres qui l’étaient moins au départ. C’est clairement le cas avec Noir c’est noir en 1966, reprise du Black is black, de Los Bravos, un groupe pop espagnol (même si les paroles et les compositeurs initiaux étaient anglais). Si leur succès sonnait déjà assez soul, il parait mollasson par rapport à la version de Johnny qui transcenda l’affaire à grand renforts d’orgue et de section cuivres. Il adapte aussi un excellent titre des Beatles, Got to get you into my life, dans une couleur plus soul que l’original : Je veux te graver dans ma vie, là aussi avec plein de cuivres et une performance vocale digne des meilleurs performers noirs américains !
C’est un peu la même histoire avec son vieux complice de
toujours, Eddy Mitchell. Lui aussi va beaucoup s’abreuver à la source de
la soul américaine, allant jusqu’à enregistrer aux States en 1967 la moitié de
l’album De Londres à Memphis, avec des pointures du genre. Mais par
contre, cet album n’est constitué que de titres originaux ! De la même
façon, Nino Ferrer a produit d’excellents morceaux très soul (Le téléphon,
Les cornichons, etc.), mais ce sont quasiment tous des originaux, donc nous
n’en parlerons pas trop ici... Ceci dit, Mitchell a quand même livré des covers
de soul, notamment sur Du rock ‘n’roll au rhythm and blues, en 1965
(même si ce dernier est plus proche du rock que de la soul) et sur Sept
colts pour Schmoll (1968), dont nous citerons à titre d’exemple l’excellent
Quelqu’un a dû changer la serrure de ma porte, adaptation de But it’s alright de J.J. Jackson, un super morceau.
Pour rester dans l’orbite de Johnny, passons à sa chère et
tendre de l’époque, l’attachante Sylvie Vartan. J’ai un gros faible pour
elle et pour sa voix telle qu’elle était dans les années soixante, vraiment
unique et touchante, dans une tessiture assez grave et avec un petit accent
particulier (plus tard, ce sera une tout autre histoire). Tout comme Johnny,
elle va d’abord enchainer les reprises que son entourage artistique lui soumet,
mais au fil des sixties, elle va s’orienter vers un petit paquet de reprises de
soul assez remarquable ! Parmi les meilleures, on peut citer Garde moi
dans ta poche (1966), adaptation de I can’t help myself, des Four
Tops (1965), ou encore Moi, je danse (1967), reprise de It’s the same old song (1965) des mêmes Four Tops. On voit ici que deux ans
après sa sortie, leur deuxième album continue d’irriguer les productions de la
jeune Sylvie ! Sa version de Moi, je danse est carrément plus
rapide et avec un son encore plus Motown que l’original, avec plus d’écho et
d’ampleur.
Citons encore une très bonne reprise de Sylvie : Rescue me de la chanteuse Fontella Bass (1965), sous le titre De ma vie (1966), dans une tonalité plus basse, très réussie, même si les paroles sont assez bateau.
Passons maintenant à un autre incontournable des yéyés, Claude
François. Et là, c’est un vrai festival, car la soul, clo-clo, c’est son
dada ! Il était très dynamique, voir hyperactif, mais un peu trop
conventionnel pour se tourner vers le rock comme Johnny, donc la musique à la
façon de James Brown lui permettait de s’exprimer fortement, y compris par la
danse, avec aussi une dimension quasi sexuelle, mais tout en restant dans un
univers quand même assez clean et grand public. Lui aussi ira taper comme Sylvie
chez les Four Tops avec une autre reprise de It’s the same old song,
mais sur d’autres paroles : C’est la même chanson (tout
simplement) et un peu plus tard, en 1971, avec une postérité bien plus forte
(les arrangements sonnent un peu plus variété, par contre).
Sur d’autres reprises, il force plus le trait, avec des
versions carrément plus nerveuses que les originales. Dans le genre, Reste
(1968) constitue un chef d’œuvre de punchitude. C’est une reprise de Beggin’,
des Four Seasons (1967). L’original est très groovy mais plutôt retenu et un
peu dramatique. Une reprise assez connue et plus rock est celle des anglais de
Timebox (1968), très classe mais encore relativement sage. Celle de Clo-clo,
c’est tout à bloc : batterie martelée et doublée sur tous les temps par un
tambourin, bongos, cuivres, violons, chœurs, break d’orgue puis de percussions
et de basse endiablée... Le tout pour servir sa voix à la fois suppliante mais
comme toujours énervée. Grandiloquence pré-disco assez hallucinante – mais
heureusement avec un excellent son pur soul sixties !
Autre reprise plus connue, J’attendrai, est
une adaption dès 1966 du tube Reach out (I’ll be there) des Four
Tops (encore eux !). Belle réussite, même si elle reste moins surprenante.
Et pour finir, une autre qui m’est chère, la magnifique reprise de Baby Ineed your loving, des... Four Tops (toujours eux !) Ici, Claude se
fait un peu moins hargneux mais très concerné, on sent qu’il avait à cœur d’en
faire une grande version, Car... tout le monde a besoin d’amour !
Comme pour Sylvie, les Four Tops auront irradié jusqu’en 1967, date de cette
reprise française de leur tube de 1964 (dans la production pléthorique des
sixties, 3 ans, c’est une éternité).
Derrière ces monuments de la vague yéyé française, il y a
bien sûr des dizaines d’autres artistes qui ne sont pas en reste de faits
d’armes et d’expérimentations variées. On peut commencer par Dick Rivers,
éternel challenger de deuxième rang, qui n’a jamais vraiment crevé le plafond
mais a toujours réussi à conserver une certaine renommée. Malgré une image
assez ringardisée, il reste à redécouvrir, notamment avec de bonnes reprises de
rock (notamment des Beatles), mais aussi de soul. Citons par exemple Mr. Pitiful,
d’Otis Redding, même titre, en 1966, bonne version assez percutante. Et encore
mieux, Prend ma place est une reprise efficace de Keep on
running du Spencer Davies Group (même année), même s’il faut peut-être
faire preuve d’indulgence pour ses paroles et son léger accent caractéristique.
Passons maintenant à un groupe de rock (de Reims, c’est
rare), Les Lionceaux. Ceux-ci ont fait une courte mais belle carrière de
1963 à 1965, terminant en beauté avec un EP qui contient SLC jerk (un
générique pour Salut les copains) mais surtout Mon obsession me poursuit,
une excellente adaptation (texte, chant, musique) de Nowhere ton run,
de Martha and the Vandellas, l’une des meilleures compos de soul de tous les
temps.
Un morceau étonnant à découvrir est la reprise de Soul time, de Shirley Ellis (1967) par Nicoletta, sous le titre Vis ta vie. On ne le sait pas forcément mais Nicoletta a commencé par chanter beaucoup de soul à ses débuts, genre à laquelle sa voix puissante convenait bien. Je ne suis pas fan des chanteuses à voix, mais avec elle, ça le fait. Sa version de Soul time est très claquante, déterminée et ressemble même à un petit manifeste pré-féministe (« Vis ta vie et laisse-moi ma vie... »). Il faut citer aussi la cover anglaise de Madeline Bell qui est sortie fin 67 et qui est encore meilleure que la version originale de Shirley Ellis.
Autre chanteuse plus obscure, Maya Casabianca était
une « concurrente » de Dalida, c’est du moins comme cela que ses
producteurs voyaient les choses. D’origine franco-israélienne, elle a beaucoup
chanté dans le monde arabe mais a aussi fait carrière en France à la fin des
50’s et au début des 60’s. Sur un EP, elle enregistre en 1960 une très bonne
adaptation d’une chanson de Little Anthony and the Imperials, Shimmyshimmy ko ko bop (1959), sous le titre de Chéri chéri je reviens
(orchestre et arrangements de Claude Bolling). Encore un excellent morceau
américain que son adaptation en français aura contribué à faire découvrir ici.
Autre adaptation d’un morceau bien plus célèbre, celle de Dancing
in the streets, de Martha Reeves & The Vandellas est l’œuvre de Richard
Anthony, un second couteau mais quand même très connu (comme Dick Rivers)
et qui a fait un paquet de chouettes reprises, au fil de sa riche production
discographique, avec des succès en dents de scie jusqu’aux années 70. Sur sa
reprise, Dans tous les pays (1965), la voix n’est pas ouf (il
manque un peu de conviction et de nerf) mais la musique est puissante et tient
bien la route... à découvrir.
Et pour finir, un magnifique morceau de la charmante Françoise
Deldick. Cette sympathique chanteuse française a fait quelques EP dans les
60’s, qui ne sont pas très rock and roll, mais un immense musicien émigré des
Etat Unis lui a offert une superbe version de son hit de 1956 : Love is strange. Il s’agit de Mickey Baker, qui avait enregistré en duo sous le
nom de Mickey & Sylvia cette composition de Bo Diddley. Alors qu’il
s’agissait d’une ballade rythme and blues d’une facture assez classique (même
si attachante), en 1968, Mickey la transforme en une version très soul,
beaucoup plus moderne et sophistiquée, bien groovy, avec de superbes
arrangements de cuivres et de cordes ! Le tout pour une version très hot,
avec des paroles très suggestives, susurrées malicieusement par Françoise, sous
le titre de Hum ! Hum ! Un must dans la production
française des sixties, pour moi incontournable ! C’est à Sasha Monett que
l’on doit sa première exhumation, sur la mythique compilation Swinging mademoiselle (vol. 1, en 1999).
Evidemment, ce panorama est loin d’être exhaustif, d’où
l’intérêt de continuer à chercher, à « digger », pour trouver on ne
sait pas trop quoi mais sûrement des trésors insoupçonnés…






























