vendredi 23 janvier 2026

Reprises de soul à la française dans les sixties

 

Dans les années 60, la vague des chanteurs yéyé a fait plein de reprises de standards anglais et américains, surtout du rock et de la pop, mais aussi de la soul (ou du rythme & blues). On y retrouve plein d’adaptations de tous ces hits qu’on peut entendre dans les soirées Northern soul organisées ici et là depuis quelques années (et depuis presque toujours pour ce qui concerne la scène mod). Or ces adaptations s’avèrent parfois excellentes, voir meilleures que les originaux, méritant bien un coup de projecteur, avec un petit tour d’horizon.


A tout hasard, commençons par le plus célèbre d’entre tous, Johnny Hallyday. Il est surtout connu pour ses innombrables reprises de rock and roll ou de ballades comme Le pénitencier (The house of the rising sun), mais il a aussi largement tapé dans la soul, avec bonheur. Citons Les coups, reprise de Up-Tight, du jeune Steevie Wonder (1966), excellent titre du début de carrière de celui-ci, en 1966. La version originale est plus ample, plus groovy, très classe mais avec des arrangements assez doux, pouvant vraiment plaire à un très large public, alors que ceux de Johnny sont plus nerveux et brut de décoffrage. La batterie et la guitare martèlent les temps et les ponctuations de cuivres sont plus violentes, de même que la voix de Johnny, qui parle ici des coups qu’on peut se prendre, au sens propre comme au figuré. A cette époque, sa voix n’est pas encore trop caricaturale et elle dépote idéalement bien !

Autre exemple, en 1968, avec Mal, une reprise de Hush, là encore Johnny parle de ce qui fait mal et ça déménage plus que la version originale, celle de Billy Joe Royal, sortie en 1967 (et composée par Joe South). C’est plus épuré (cette basse !) et plus écorché dans la voix, une version idéale pour les dancefloors. D’autres francophones ont repris ce titre en français dès 1967, au Québec, Les Valentins, traduit en Tu n’es plus une petite fille, mais à côté, on dirait des boyscouts ! Il faut noter aussi que Deep Purple en livrera une version en 1968, dans une veine psyché qui les caractérisaient alors, avant qu’ils ne deviennent un groupe de hard-rock.

Encore une de Johnny qui vaut le détour (parmi plein d’autres) : Aussi dur que du bois, adaptation de Knock on wood, du fameux musicien américain Eddy Floyd. Là on est sur du son Stax, mais avec un morceau assez mid-tempo, que Johnny va malgré tout accélérer un poil. Il n’est pas aussi bluffant que sur les deux reprises précédentes, mais c’est un bon exemple de son travail sur l’album 67, qui conforte le virage entamé en 66 avec l’album La génération perdue. A noter qu’une ultime version survitaminée parachèvera la postérité de ce morceau avec l’adaptation disco de Knock on wood par Amii Stewart en 1979.

Mais Johnny ne s’est pas contenté de copier des tubes soul ou rythme and blues puisqu’il a aussi réalisé de très bonnes adaptations dans cette couleur musicale, pour des titres qui l’étaient moins au départ. C’est clairement le cas avec Noir c’est noir en 1966, reprise du Black is black, de Los Bravos, un groupe pop espagnol (même si les paroles et les compositeurs initiaux étaient anglais). Si leur succès sonnait déjà assez soul, il parait mollasson par rapport à la version de Johnny qui transcenda l’affaire à grand renforts d’orgue et de section cuivres. Il adapte aussi un excellent titre des Beatles, Got to get you into my life, dans une couleur plus soul que l’original : Je veux te graver dans ma vie, là aussi avec plein de cuivres et une performance vocale digne des meilleurs performers noirs américains !


C’est un peu la même histoire avec son vieux complice de toujours, Eddy Mitchell. Lui aussi va beaucoup s’abreuver à la source de la soul américaine, allant jusqu’à enregistrer aux States en 1967 la moitié de l’album De Londres à Memphis, avec des pointures du genre. Mais par contre, cet album n’est constitué que de titres originaux ! De la même façon, Nino Ferrer a produit d’excellents morceaux très soul (Le téléphon, Les cornichons, etc.), mais ce sont quasiment tous des originaux, donc nous n’en parlerons pas trop ici... Ceci dit, Mitchell a quand même livré des covers de soul, notamment sur Du rock ‘n’roll au rhythm and blues, en 1965 (même si ce dernier est plus proche du rock que de la soul) et sur Sept colts pour Schmoll (1968), dont nous citerons à titre d’exemple l’excellent Quelqu’un a dû changer la serrure de ma porte, adaptation de But it’s alright de J.J. Jackson, un super morceau.


Pour rester dans l’orbite de Johnny, passons à sa chère et tendre de l’époque, l’attachante Sylvie Vartan. J’ai un gros faible pour elle et pour sa voix telle qu’elle était dans les années soixante, vraiment unique et touchante, dans une tessiture assez grave et avec un petit accent particulier (plus tard, ce sera une tout autre histoire). Tout comme Johnny, elle va d’abord enchainer les reprises que son entourage artistique lui soumet, mais au fil des sixties, elle va s’orienter vers un petit paquet de reprises de soul assez remarquable ! Parmi les meilleures, on peut citer Garde moi dans ta poche (1966), adaptation de I can’t help myself, des Four Tops (1965), ou encore Moi, je danse (1967), reprise de It’s the same old song (1965) des mêmes Four Tops. On voit ici que deux ans après sa sortie, leur deuxième album continue d’irriguer les productions de la jeune Sylvie ! Sa version de Moi, je danse est carrément plus rapide et avec un son encore plus Motown que l’original, avec plus d’écho et d’ampleur. 

Citons encore une très bonne reprise de Sylvie : Rescue me de la chanteuse Fontella Bass (1965), sous le titre De ma vie (1966), dans une tonalité plus basse, très réussie, même si les paroles sont assez bateau.


Passons maintenant à un autre incontournable des yéyés, Claude François. Et là, c’est un vrai festival, car la soul, clo-clo, c’est son dada ! Il était très dynamique, voir hyperactif, mais un peu trop conventionnel pour se tourner vers le rock comme Johnny, donc la musique à la façon de James Brown lui permettait de s’exprimer fortement, y compris par la danse, avec aussi une dimension quasi sexuelle, mais tout en restant dans un univers quand même assez clean et grand public. Lui aussi ira taper comme Sylvie chez les Four Tops avec une autre reprise de It’s the same old song, mais sur d’autres paroles : C’est la même chanson (tout simplement) et un peu plus tard, en 1971, avec une postérité bien plus forte (les arrangements sonnent un peu plus variété, par contre).

Sur d’autres reprises, il force plus le trait, avec des versions carrément plus nerveuses que les originales. Dans le genre, Reste (1968) constitue un chef d’œuvre de punchitude.  C’est une reprise de Beggin’, des Four Seasons (1967). L’original est très groovy mais plutôt retenu et un peu dramatique. Une reprise assez connue et plus rock est celle des anglais de Timebox (1968), très classe mais encore relativement sage. Celle de Clo-clo, c’est tout à bloc : batterie martelée et doublée sur tous les temps par un tambourin, bongos, cuivres, violons, chœurs, break d’orgue puis de percussions et de basse endiablée... Le tout pour servir sa voix à la fois suppliante mais comme toujours énervée. Grandiloquence pré-disco assez hallucinante – mais heureusement avec un excellent son pur soul sixties !

Autre reprise plus connue, J’attendrai, est une adaption dès 1966 du tube Reach out (I’ll be there) des Four Tops (encore eux !). Belle réussite, même si elle reste moins surprenante. Et pour finir, une autre qui m’est chère, la magnifique reprise de Baby Ineed your loving, des... Four Tops (toujours eux !) Ici, Claude se fait un peu moins hargneux mais très concerné, on sent qu’il avait à cœur d’en faire une grande version, Car... tout le monde a besoin d’amour ! Comme pour Sylvie, les Four Tops auront irradié jusqu’en 1967, date de cette reprise française de leur tube de 1964 (dans la production pléthorique des sixties, 3 ans, c’est une éternité).


Derrière ces monuments de la vague yéyé française, il y a bien sûr des dizaines d’autres artistes qui ne sont pas en reste de faits d’armes et d’expérimentations variées. On peut commencer par Dick Rivers, éternel challenger de deuxième rang, qui n’a jamais vraiment crevé le plafond mais a toujours réussi à conserver une certaine renommée. Malgré une image assez ringardisée, il reste à redécouvrir, notamment avec de bonnes reprises de rock (notamment des Beatles), mais aussi de soul. Citons par exemple Mr. Pitiful, d’Otis Redding, même titre, en 1966, bonne version assez percutante. Et encore mieux, Prend ma place est une reprise efficace de Keep on running du Spencer Davies Group (même année), même s’il faut peut-être faire preuve d’indulgence pour ses paroles et son léger accent caractéristique.


Passons maintenant à un groupe de rock (de Reims, c’est rare), Les Lionceaux. Ceux-ci ont fait une courte mais belle carrière de 1963 à 1965, terminant en beauté avec un EP qui contient SLC jerk (un générique pour Salut les copains) mais surtout Mon obsession me poursuit, une excellente adaptation (texte, chant, musique) de Nowhere ton run, de Martha and the Vandellas, l’une des meilleures compos de soul de tous les temps.


Un morceau étonnant à découvrir est la reprise de Soul time, de Shirley Ellis (1967) par Nicoletta, sous le titre Vis ta vie. On ne le sait pas forcément mais Nicoletta a commencé par chanter beaucoup de soul à ses débuts, genre à laquelle sa voix puissante convenait bien. Je ne suis pas fan des chanteuses à voix, mais avec elle, ça le fait. Sa version de Soul time est très claquante, déterminée et ressemble même à un petit manifeste pré-féministe (« Vis ta vie et laisse-moi ma vie... »). Il faut citer aussi la cover anglaise de Madeline Bell qui est sortie fin 67 et qui est encore meilleure que la version originale de Shirley Ellis.


Autre chanteuse plus obscure, Maya Casabianca était une « concurrente » de Dalida, c’est du moins comme cela que ses producteurs voyaient les choses. D’origine franco-israélienne, elle a beaucoup chanté dans le monde arabe mais a aussi fait carrière en France à la fin des 50’s et au début des 60’s. Sur un EP, elle enregistre en 1960 une très bonne adaptation d’une chanson de Little Anthony and the Imperials, Shimmyshimmy ko ko bop (1959), sous le titre de Chéri chéri je reviens (orchestre et arrangements de Claude Bolling). Encore un excellent morceau américain que son adaptation en français aura contribué à faire découvrir ici.


Autre adaptation d’un morceau bien plus célèbre, celle de Dancing in the streets, de Martha Reeves & The Vandellas est l’œuvre de Richard Anthony, un second couteau mais quand même très connu (comme Dick Rivers) et qui a fait un paquet de chouettes reprises, au fil de sa riche production discographique, avec des succès en dents de scie jusqu’aux années 70. Sur sa reprise, Dans tous les pays (1965), la voix n’est pas ouf (il manque un peu de conviction et de nerf) mais la musique est puissante et tient bien la route... à découvrir.


Et pour finir, un magnifique morceau de la charmante Françoise Deldick. Cette sympathique chanteuse française a fait quelques EP dans les 60’s, qui ne sont pas très rock and roll, mais un immense musicien émigré des Etat Unis lui a offert une superbe version de son hit de 1956 : Love is strange. Il s’agit de Mickey Baker, qui avait enregistré en duo sous le nom de Mickey & Sylvia cette composition de Bo Diddley. Alors qu’il s’agissait d’une ballade rythme and blues d’une facture assez classique (même si attachante), en 1968, Mickey la transforme en une version très soul, beaucoup plus moderne et sophistiquée, bien groovy, avec de superbes arrangements de cuivres et de cordes ! Le tout pour une version très hot, avec des paroles très suggestives, susurrées malicieusement par Françoise, sous le titre de Hum ! Hum ! Un must dans la production française des sixties, pour moi incontournable ! C’est à Sasha Monett que l’on doit sa première exhumation, sur la mythique compilation Swinging mademoiselle (vol. 1, en 1999).


Evidemment, ce panorama est loin d’être exhaustif, d’où l’intérêt de continuer à chercher, à « digger », pour trouver on ne sait pas trop quoi mais sûrement des trésors insoupçonnés…

 


Let's dance !

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